Pierre-Luc James Bourez Voyage au long cours

Les nuits sur l'océan

Les photos sont prises au crépuscule

(impossible de shooter la nuit)

Les bavardages ont cessé. Les consignes pour la nuit sont données, et les discussions se tarissent comme chacun gagne sa couchette. Les rares murmures échangés passent d’un veilleur à l’autre, lors des changements de quart. Une remarque à propos du vent, un conseil. Juste le briefing élémentaire pour ne pas réveiller ceux qui dorment. J’entends parfois le froissement des feuilles d’un cahier que l’on ouvre, le grattement particulier d’un Bic sur les  pages trop humides. Les instruments de navigation diffusent un léger hâle de lumière. Si l’on ouvrait les yeux, on percevrait à peine une tête penchée sur le journal de bord. Mais l’on n’ouvre pas les yeux, pas encore. C’est bientôt notre tour, dans quelques heures ou quelques minutes. Chaque seconde de ce temps précieux alloué au repos compte. Mais on ne réussit pas à dormir, la main de morphée tremble, comme atteinte de parkinson.

Il fait 28 degrés. L’humidité est proche des 90 %. Nos corps en sueur collent dans les duvets moites. Dans la cabine avant, qui sert d’abord de rangement pour les bagages de l’équipage, je tente d’allonger mes jambes. En vain. Elle est à peine assez longue et de toute façon, les bagages prennent toute la place. Les rumeurs de la nuit remplissent l’espace auditif. Le marin de quart titube en cherchant quelque chose dans le noir, s’équilibrant comme il peut dans le mouvement de la houle. Un cri étouffé indique qu’un orteil a rencontré une pièce d’accastillage. Dans la cabine, j’entends l’eau ruisseler le long de la coque, le bruit me rappelle un passage au lave-auto, en moins régulier. Le génois claque sur son étai et résonne. La cabine juste en dessous se comporte comme la caisse de résonance d’un instrument à cordes de l’enfer. Les bouchons d’oreilles n’apportent qu’une aide symbolique. Je suis ballotté en tout sens et n’y fais presque plus attention.

De temps à autres, une vague frappe de coté, plus fort, produisant un son assourdissant tel un coup de canon, qui me sort de mes rêveries. Les yeux ouverts, sur le qui vive, j’écoute plus attentivement. Mes sens sont à l’affût d’un élément nouveau, qui indiquerait une faille dans la coque. Je me demande déjà de quel type est l’écueil que nous avons percuté. Un bateau ? Un haut fond ? Un container flottant ? Une baleine ? Je passe en revue la liste des drames possibles. Cela dure un instant et une éternité. Parfois la silhouette du barreur ou un juron qui résonne, rassurent dans la nuit. Tout va bien. Il m’est arrivé parfois de me lever, parcourant le carré à tâtons dans un silence pesant, pour vérifier que le marin de quart était toujours en place. Me préparant intérieurement à faire face au poste de barre désert. Mais rien. Une figure, là se dessine, plus noire que le ciel. Tout va bien. On se recouche, inconfortablement, on attend le jour.

Lorsque le voilier en surf redescend rapidement d’une vague et accélère, pendant une seconde ou deux, la gravité disparaît. On ne pèse plus rien, libéré des tourments de la pesanteur. Puis, comme le bateau replonge, l’effet s’inverse, et je retombe lourdement. Les sacs à dos roulent et accompagnent. La magie cesse. Finalement, une voix me sort de mes rêves éveillés. C’est mon tour de barrer.

Dans le noir, j’enfile des couches de vêtements. Si l’on suffoque à l’intérieur, le vent souffle dehors, et refroidit très rapidement le corps. Les tissus des habits ne glissent pas sur la peau imbibée de sel et de transpiration. S’habiller est des plus inconfortable. Je passe une veste et un pantalon de pluie pour parer aux vagues qui passent par dessus le bateau. Je mets encore mon gilet de sauvetage.

Dans  l’étuve que produit l’accumulation de vêtement, je sors rapidement et m’attache. Je respire de grandes bouffées d’air. Il est lourd, mais comparé à l’air intérieur, c’est presque agréable. J’acquiesce aux consignes du skipper, préssé d’en finir le plus vite possible. Les quarts de nuit ont ça de positif, qu’ils vous laissent seul au grand air pendant quelques  heures, et c’est la perspective la moins pénible de la nuit.

 

La lumière de la lune éclaire la crête des vagues. Le mât forme un crucifix noir se détachant sur le ciel constellé. Comprimé entre la voûte céleste, et le grand désert marin, je me sens ridiculement petit et perdu. En me demandant un peu ce que je fais là, je regarde la girouette, puis la boussole que j’éclaire à la frontale. J’oriente le bateau dans la bonne direction, comme on m’a appris à le faire. Tenant le cap au mieux sans que le génois n’empanne ni ne claque. Une fois dans l’axe, je prends un repère dans les étoiles, et me cale le dos contre les pare-battages. La main sur la barre, je passe de longues heures à chercher une position confortable.

Des rêves et des idées fusent entre mes hémisphères. La tête en l’air, littéralement, à surveiller la bonne tenue de ma route. J’aperçois de temps à autre une étoile filante. Parfois encore, un poisson volant échoue sur le pont. Les vibrations de ses ailes et ses sursauts désespérés, créent dans l’obscurité un vacarme paniqué. Je les rejette à l’eau. L’odeur forte qu’ils laissent sur les doigts me colle à la peau le restant de ma garde.

 

 Dans ce décor, à la fois grandiose et terrible, je lutte un peu contre la fatigue. L’endormissement guette parfois. Les dieux marins, cachés non loin, à l’affût, m’envoient dans leur grande bonté le soutien d’une vague débordante qui a la vertu de me tremper complètement, et de me réveiller définitivement. Mes pieds baignent dans la piscine formée par l’eau qui s’évacue lentement d’elle même. Parfois la vague nous envoie littéralement dans les filières. Bien attaché par le harnais, je reprend place, et redresse le bateau. Je suis conscient d’exister à ce moment précis, loin de tout. Persuadé d’être au bon endroit, au moment parfait, fier et tranquille dans l’immensité. Aux commandes de ce petit voilier qui n’est pas le mien, je file gaiement sous les étoiles. La destination importe peu, et l’avenir s’écrira de lui même, la Martinique est encore loin. Bientôt le soleil se lève, il y aura d’autres tours de garde.

Trace
Plan du site
Support

Envoi du formulaire...

Le serveur a rencontré une erreur.

Formulaire reçu.

Contact